Le Blaugue

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Une jeune fille au cou gracile

C’était une jeune fille au cou gracile.

Elle avait un menton, oui, et une bouche. Mais ils n’étaient en rien remarquables. Elle ne pensait trop rien de son nez. Un nez commun, disait-elle. On en trouve trop comme ça pour remarquer le mien. Ses yeux, c’était pareil. Les siens n’étaient pas si foncés à en faire oublier le reste. Ils n’étaient pas non plus de la couleur du ciel après la pluie, ni des forêts ensoleillées, et on n’y voyait pas passer de nuages. Juste des yeux après lesquels on ne se retourne pas, elle pensait aussi. Ses cheveux, alors? Non, elle était passée par toutes les coiffures mais ça ne servait à rien, ils étaient juste un peu bouclés et assez ennuyeux. Ils avaient été trop courts, puis trop longs, puis de nouveau courts, et c’est comme ça qu’elle avait découvert son cou. Maintenant elle les tenait arrangés en arrière à l’aide de baguettes au sommet desquelles il lui arrivait d’accrocher une breloque ou un grelot. De cette manière, son chignon dégageait son cou, et c’était, disait-elle, tout à son avantage. Car elle était fière de son cou.

Un cou qu’elle trouvait singulier lorsqu’elle l’admirait dans le jeu de réflexions de ses deux miroirs. Son cou n’aurait pas paru si parfait sur une autre, elle n’aurait pas été la même avec un autre cou. Il lui convenait totalement. C’était pour sa silhouette qu’il était fait, et c’est ce qui lui faisait si plaisir. Il n’était pas trop large pour ses épaules, mais n’était pas trop élancé et soutenait sa tête avec grâce. C’est ce cou qui pouvait la montrer sage ou radieuse, timide ou effrontée, et à ça elle l’utilisait fort bien.

Elle se dit une fois qu’elle ne pourrait jamais vivre sans son cou. L’absurdité de sa pensée lui provoqua un sursaut de rire, et son cou s’empourpra un peu car elle était en compagnie.

Il lui arrivait de se vanter de son cou, mais elle préférait le garder pour elle. Lorsqu’un amant y passait la main, elle chavirait. Lorsque dans son cou il déposait un baiser, elle fondait. Elle avait eu un chat, un petit chaton domino qui s’endormait dans ses bras, et qui promenait son museau si froid sous son oreille pour la réveiller. Même à présent, un simple souffle à cet endroit la faisait frémir et sourire et s’animer dans son sommeil.

La première chose que j’ai vu d’elle, c’était son dos. Une boucle accidentellement tombée de son chignon accompagnait la courbe de son cou, et contrastait avec sa peau légèrement rosie par le soleil d’avril. Le soleil entrait par les vitres du bus pour poser sur nous de chaudes flaques lumineuses. Le modelé de sa peau dans cette lumière me faisait penser à celle d’un fruit. Puis le bus s’ébranla. Les lumières changeaient mais son cou restait comme fragile et gracieux dans le soir qui tombait. Le bus roulait et virait, sa machine fulminait puis se taisait, reprenait ses agitations, mais toujours je voyais le cou, soutenant la tête sans la secouer. Le bus luttait, toussait et s’efforçait de faire bouger la tête, c’était inutile. Le bus était têtu. Elle aussi. Il eut un dernier sursaut, puis s’immobilisa. Ses portes s’ouvrirent.

Dans le calme qui suivit, un bref courant d’air fit battre la boucle contre son épaule. Elle se retourna à demi et arrangea ses cheveux. Puis elle surprit mon regard concentré, méditatif, fixé sur la courbe de nouveau pure de son cou ; elle me sourit et je me détournai, confus. L’âge ne veut rien dire, car quand elle me sourit, même avec des cheveux gris elle était une jeune fille au cou gracile.

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Réactions

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  1. 2 mai 2007 - 14:13 Lycan
    Tres jolie nouvelle , je suppose que c’est du vecu ;)

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